‟ Raconte nous une Histoire „
 
&&. Bruz et son Théâtre

 

 
 


Notre (et votre) bien-aimée troupe des Compagnons du Vau-Gaillard naît en 1975 alors qu’elle propose la pièce de Claude Magnier, intitulée Oscar.
Cependant, le théâtre bruzois n’est pas apparu avec la naissance de la troupe en question, loin de là ! Tout débute en 1907, avec une troupe constituée d’hommes uniquement. Les femmes ne se lancent que beaucoup plus tard : la première troupe féminine est fondée en effet en 1931. C’est alors la belle époque du théâtre de patronage.

Qu’est-ce que le théâtre de patronage ?
C’était l’ancêtre du théâtre amateur géré par la cure, afin de financer les besoins de la Paroisse. Il n’existait que ce théâtre là à cette époque. Les comédiens jouaient pour le plaisir. Ils avaient essentiellement une aide matérielle ainsi que le prêt à titre gratuit de la salle de représentation – qui entre autre était en dehors des spectacles une école privée dans le cas de Bruz. Les salles municipales étaient très rares à l’époque.

 

À l’époque, les bonnes mœurs exigent alors que ne soient pas mélangés jeunes filles et jeunes hommes, même dans le cadre d’une troupe de théâtre. Ce n’est qu’en 1935 que les troupes mixtes sont autorisées. Trois ans plus tard, c’est jour de liesse pour le théâtre bruzois, qui voit alors se réunir les deux troupes qu’il a enfantées. C’est ainsi, en 1938, que Bruz dispose de sa première troupe de théâtre mixte, qui se produit cependant à l’extérieur (Chartres de Bretagne et Laillé), puisque Bruz n’offre pas encore de structure pouvant accueillir le fruit du travail de la troupe.

Elle propose alors tant de la comédie ou du boulevard que de la tragédie, le public exigeant de pleurer (et) de rire. On ajoute aux représentations ce qu’on appelle des intermèdes, ancêtres de nos entractes, qui permettent d’allonger la durée de la représentation et d’optimiser la recette (vente de pâtisseries, de confiseries et de boissons). Dans le bulletin paroissial sont annoncées des « séances récréatives », qui proposent des spectacles relevant davantage de la variété que du théâtre à proprement parler. Le nom de l’auteur n’est alors pas à l’ordre du jour : il n’apparaît que rarement, le matériau (texte) prévalant sur l’œuvre elle-même (historique du texte).
Comment se procure-t-on les textes ? S’il suffit aujourd’hui de surfer sur le web pour pouvoir lire des pièces dans leur intégralité, ce n’est évidemment pas le cas à la fin des années 30. On emprunte alors les textes au bureau des patronages, à la maison des œuvres, située à l’époque sur le boulevard de la Liberté à Rennes.


&&. A la Guerre comme à la Guerre !

 
 

1939. Année noire de l’histoire de France, qui voit débuter le deuxième grand conflit mondial, alors qu’elle déclare, le 3 septembre, l’entrée en guerre contre l’Allemagne et ses alliés. Les esprits sont encore marqués des horreurs de 14-18 et assistent avec inquiétude à la montée en puissance du nationalisme allemand.
Pendant la guerre, à Bruz comme ailleurs, l’activité théâtrale bat son plein. Les cœurs sont lourds, les rafles se multiplient : quoi de mieux en effet, pour faire renaître le sourire et réchauffer les cœurs, que la légèreté et la gaieté théâtrale ? Légèreté toute relative cependant, puisque si certaines pièces sont montées à la va-vite pour divertir et faire recette, d’autres pièces soutiennent la Résistance avec les moyens du bord : certaines d’entre elles sont en effet empruntées à un répertoire patriotique, abordant des thèmes parfois brûlants voire dangereux. Ainsi, pendant l’Occupation (depuis l’armistice du 22 juin 1940), la troupe présente une pièce écrite en zone libre. La Bretagne fait alors partie des territoires occupés par l’armée allemande, ce pourquoi la représentation est clandestine.
Que raconte la pièce ? Les malheurs d’un prisonnier français en Allemagne.
L’ironie du sort ? Deux « bonnes amies » de soldats allemands se trouvent dans la salle. Après s’être bien amusées au théâtre, elles vont allègrement dénoncer notre petite troupe. Autant dire que la reconnaissance ne les étouffe pas… Laissons-là nos griefs et revenons à notre histoire.
Tout le monde est arrêté. L’avenir est alors bien obscurci pour nos comédiens : les Allemands ne sont en effet pas réputés pour leur clémence. Cependant, plus de peur que de mal, tous ressortent en un seul morceau. Qui a bien pu leur ouvrir les portes de la redoutable Kommandantur ? Mystère… Peut-être le dirigeant de la troupe, un vicaire, est-il intervenu ; un rusé certainement, puisqu’il s’appelait l’Abbé Renard…

Qu’est-ce que la Kommandantur ?
Le mot désigne à la fois les services de commandement allemands locaux et le bâtiment où ils sont regroupés. Elle est chargée de l’administration d’un territoire occupé. La plupart du temps, nos amis les allemands réquisitionnaient des bâtiments pour installer leur Kommandantur, si possible dans des châteaux, des manoirs ou des hôtels particuliers (on ne va pas lésiner sur le confort tout de même !).

 

7 mai 1944. Date qui est passée inaperçue dans l’ampleur des événements mondiaux. Pourtant, Bruz porte le voile noir du deuil, teinté du sang de ses enfants. Au soir de ce dimanche, la Royale Air Force passe au-dessus du bourg. Les habitants ignorent encore le cauchemar qui s’apprête à refermer ses griffes sur la nuit à venir. Les Anglais, persuadés d’attaquer un point de ralliement allemand, lâchent alors leurs bombes meurtrières qui, en vingt minutes seulement, provoquent un carnage sans précédent. L’Église, où était célébrée une communion solennelle, est détruite, ainsi que de nombreuses maisons alentour. Les premiers arrivés au secours de leurs semblables sont emportés par un second lâché de bombes. En une nuit, Bruz, traumatisée, a perdu le tiers de ses habitants.
Retour au théâtre : triste période qui s’ouvre alors, notamment sur une représentation exceptionnelle de commémoration. Une sorte de messe théâtrale intitulée « Soirée de mission avec nos morts » est jouée le 18 octobre 1947.

1945. La guerre est finie. Les alliés ont renversé les Allemands, qui capitulent le 7 mai. Le jour suivant, les Soviétiques s’inclinent également. Ouf ! Il était temps !

 


&&. Un nouveau départ

 
 

 

En 1947, la troupe célèbre son baptême : elle porte à présent le nom de la « Ruche Bruzoise » et propose des pièces telles que La mare au diable, 8 hommes derrière les barbelés ou encore L’Arlésienne.

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Photo de gauche : De gauche à droite à l’arrière : 1- Yvette Olivault; 2- Maurice Leveil; 3- Albert Pestel ;6- Marcel Becdelièvre ; 8- Jean Pestel (dernier à droite)
Photo de droite : De gauche à droite : Albert Pestel Père et Marcel Becdelièvre

Composée surtout de jeunes gens, la troupe se produit toujours à l’extérieur, que ce soit à Châteaugiron, Amanlis, Pont-Péan, Maure de Bretagne ou Laillé. Elle survit une dizaine d’années avant de perdre presque tout son souffle au milieu des années 50. Les départs sont de plus en plus nombreux, provoqués par l’appel du service militaire ou la perte d’emploi. En effet, c’est « l’époque des vaches maigres » et deux entreprises bruzoises ferment leurs portes, à savoir Les Ateliers de Bruz et d’Epluches et les Tréfileries de l’Ouest. Ainsi, de 1955 à 1965, le théâtre de Bruz somnole, se réveillant de temps en temps pour solliciter des troupes extérieures.

Quelles troupes extérieures ?
– Maure de Bretagne
– Rennes (troupe des Trois Masques)
– Malestroit
– Langon
– Plélan le Grand (troupe des Cadets de Bretagne)

 

1965. Le théâtre est mort. Ou presque. Son absence pèse sur les cœurs, aussi bien du public que des comédiens. Certains d’entre eux – et, rendons à César ce qui appartient à César, c’étaient deux femmes – ne comptent pas laisser leur bébé dépérir. Elles font appel à la jeune génération et le train est remis sur les rails. En effet, pour ameuter un public quelque peu ramolli, un groupe musical baptisé « Les Guépards » anime l’avant et l’après représentation théâtrale. L’entracte, quant à lui, reste dévolu à la vente de remontants, afin de ne pas interrompre l’action par un spectacle différent (et, soyons honnêtes, pour la recette un peu quand même !). La troupe de la Ruche Bruzoise joue alors dans une salle de patronage située rue de la Noë à Bruz.

Jolie solution que voilà mais – hélas ! – efficace seulement pour un temps bien court ! Même les dons d’un aumônier, l’Abbé Louapre (on ne peut pas tous s’appeler Renard !), n’apportent pas de changement. La somnolence passagère se mue alors en sommeil léthargique.

Oui mais voilà, un bébé ne dors jamais bien longtemps (ce serait trop beau !). Dès les années 70, le théâtre bruzois se réveille et se fait entendre, à nouveau par le biais d’un mariage entre théâtre et musique. C’est une chorale dirigée par Joseph Gasnier, appelée Les Ménestrels de l’Amitié, qui s’attelle à la tâche. En 1971 est ainsi proposé un spectacle vivant intitulé « L’homme et la liberté » qui, outre la poésie et la musique Gospel, présente également un passage sur un support cinématographique en super 8.

 

(article du Ouest-France, datant de 1970)

Vous vous demandez sûrement où tout cela va nous mener. Quel rapport avec les fabuleux Compagnons du Vau-Gaillard me direz-vous ? « Patience et longueur du temps font plus que force ni que rage » (quel génie ce La Fontaine !). On y arrive.
Cette représentation de 1971 évoquée ci-avant a bien un lien avec la troupe actuelle. En effet, le groupe qui a mis au point ce spectacle vivant comptait parmi les siens l’actuel metteur en scène des Compagnons du Vau-Gaillard, Jean Pestel ( »Votre serviteur », tel qu’il le dit lui-même).


&&. Les Compagnons du Vau-Gaillard : La revanche

 
 

1974. Et c’est reparti ! Et cette fois pour un moment. Le théâtre revit et s’impose avec une pièce intitulée Le voyage à Biarritz, dont l’action se situe dans une gare. La SNCF a alors gracieusement (et, soit dit au passage, involontairement) participé aux bruitages, puisque la pièce a été jouée à côté d’une voie ferrée !

1975. Les voilà vos Compagnons ! Comment les évoquer sans parler de l’histoire dont ils sont les héritiers ? Ils jouent alors Oscar, célèbre pièce de Claude Magnier (1975) et L’atelier de couture, de Grumberg (1987), ainsi que deux spectacles en plein air, Marion du Faouët (1985) et Le ton monte (1989). Que de succès !

 

 

M.T. Godet – R.Baudais – Jean Pestel

Depuis lors, les Compagnons du Vau-Gaillard se sont toujours bien portés. Alors que Bruz, reconstruite, accueille de plus en plus de nouveaux arrivants, la troupe propose toujours plus de rire et de quiproquos, et ce toujours avec succès. Elle monte un spectacle par an, emprunté à la source inépuisable qu’est le théâtre de boulevard. Elle joue à l’Espace Vau-Gaillard et, depuis 2001, au Grand Logis également. En 2012 a été jouée Ça se corse, de Jean-Pierre Audier, et la troupe n’a recensé pas moins de 1700 spectateurs ! (si, moins en fait, puisque, restons modestes, le chiffre exact est de 1693).

 


&&. Et depuis alors ?!

 
 

En 2015, alors qu’ils préparent activement une nouvelle pièce de Christian Rossignol intitulée Colonel Betty, les Compagnons reçoivent une demande inhabituelle…

La troupe des Croquignols les invite à venir jouer sur les planches de leur ville, à savoir Taupont, dans le Morbihan. C’est malheureusement à leur tour de voir leur théâtre peiner et ils demandent donc un coup de main pour donner un nouveau souffle à leur scène et rameuter leur public, le temps de se remettre en selle. Hauts les coeurs camarades ! Les Compagnons décident de relever le défi et se déplacent donc jusqu’à Taupont pour deux représentations. Cela demande toute une organisation, car ce n’est pas une mince affaire d’embarquer tout le matériel et les accessoires, sans parler des décors !
Une autre question se pose… Où vont-ils loger ? C’est que quand les Compagnons arrivent, ils arrivent en troupeau !
« Qu’à cela ne tienne ! répondent les Croquignols, vous allez venir chez nous ! » Et voilà donc les Compagnons reçus comme des rois, logés à droite et à gauche chez des collègues de planches tous plus accueillants les uns que les autres.
Les Croquignols ayant fait une publicité des plus efficaces, le public est nombreux à venir au rendez-vous du Colonel Betty, qui évolue mystérieusement entre collaboration et Résistance sur un fond de Seconde Guerre mondiale, tout cela vue de la Normandie ! Un mélange cocasse et explosif (sans mauvais jeu de mots), qui vaut aux Compagnons des rires et des applaudissements en cascade !
Une amitié s’est créée. Les Croquignols et les Compagnons ont partagé le toit, le pain (un peu) et le vin (un peu plus !), et ont noué une belle complicité à travers cette expérience de partage et d’entraide théâtrale.

Depuis, les Croquignols ont réinvesti leurs planches avec succès et talent et réjouissent tous les ans leur public d’une pièce aussi savoureuse que distrayante !

En 2017, les Compagnons décident de relever un nouveau défi. C’est un virage à 180° qu’ils effectuent en choisissant la pièce Macadam Palace, d’Yves Le Borgne. Ils abandonnent pour un temps leur cher vaudeville pour un registre différent, la comédie dramatique. Au-delà du rire se cache alors un message d’espoir, une réflexion sur la société, ce à quoi le public fidèle des Compagnons n’est pas habitué. De même, les petits salons bourgeois habituels se transforment en bouche de métro dans laquelle se sont installés une troupe de clochards pour passer la soirée de Noël à l’abri. Univers invisible là encore peu familier du public…
Mais qu’importe ! Nos comédiens se lancent. Et à 15 sur scène, ce n’est pas une mince affaire !
Mais nos héros s’en sortent, l’interprétation des Compagnons est saluée et applaudie, les clochards ont touché le public à travers leurs chants, leur histoire, leur amitié et leurs rêves.

Encore un joli succès à l’actif des Compagnons !

2017 est décidément l’année des nouveautés, car c’est la première fois que les spectateurs peuvent réserver leur billet à l’avance, sur Internet ou au café de l’Horloge, qui apporte gracieusement son soutien à la troupe. Il faut vivre avec son temps, n’est-ce pas ? Cependant, pour ne pas tout bouleverser à la fois dans les habitudes de leur cher public, les Compagnons optent tout de même pour laisser une partie des billets à acheter sur place. On ne se refait pas !

Chapeau bas et merci aux braves internautes qui auront eu le courage de lire cet article dans son intégralité. Longue vie aux Compagnons !

 

Théâtralement vôtre,

Les Compagnons du Vau-Gaillard.